Erro au MAC de Lyon

MAC de Lyon (3 octobre 2014 – 23 février 2015)

Le MAC Lyon consacre une rétrospective colossale au prolifique Erró, réunissant plus de 500 œuvres sur les trois étages du musée. Foisonnants, colorés et volubiles, les travaux du maitre de la Figuration narrative collectent des images du monde entier, et les détournent dans de nouveaux récits critiquant les affres de la modernité.

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« Mon premier nom d’artiste était Ferro » raconte le peintre islandais, rappelant qu’il dénicha ce sobriquet lors d’un voyage dans le village espagnol de Castel del Ferro en 1953. « J’avais trouvé ce nom très beau, d’autant plus qu’en islandais, « fer ro » signifie « la tranquillité qui part ». » Or, dans le Montmartre de cette époque, il y a déjà un artiste dénommé Gabriel Ferraud, et une loi en France, datant de la période de Vichy, stipule « que les étrangers ne peuvent pas prendre le nom d’un artiste déjà existant. » Ainsi, voici comment Guðmundur Guðmundsson devint finalement Erró, figure incontournable de l’avant-garde européenne explorant inlassablement la planète en quête d’images à collecter et réutiliser dans ses collages foisonnants. Car, incontestablement, le parcours d’Erró est celui d’un infatigable globe-trotter, glaneur d’images et chroniqueur de l’Histoire moderne.

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À l’instar des surréalistes ou des dadaïstes, friands de collages et de montages, créer, pour Erró, est synonyme de recyclage de matériaux préexistants. Dès 1958, à Jaffa (Israël), Erró entame ses premiers collages avec la série Radioactivity, composée de coupures de tracts surréalistes dénonçant les dangers de l’arme atomique. Cette même inquiétude se retrouve dans ses peintures des années 1950, qui évoquent encore le péril nucléaire et les effets collatéraux des progrès technologiques. Les Carcasses dépeint notamment des squelettes et des armures, allégories de la mort et des dangers qui guettent l’humanité en ces temps de Guerre Froide, tandis que les figures tortueuses des Intoxiqués nous alertent d’un mal plus pernicieux qui gagne nos sociétés : la propagande des médias de masse et la désinformation.

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Ces visions sombres et déshumanisées de l’état du monde s’accompagnent bientôt des premières sculptures qu’Erró réalise à partir de pièces détachées et de machines déglinguées, les fameux Mécamasks (1959-1960). Désormais installé à Paris grâce à la complicité de son ami Jean-Jacques Lebel qui l’introduit auprès du cercle surréaliste, Erró poursuit son travail autour du collage avec les Méca-Make-Up associant visages de mannequins et éléments mécaniques. Par-delà cette critique humoristique de l’homme-machine et de l’aliénation moderne, Erró participe aux côtés de sa fiancée Carolee Schneemann et de ses compères Lebel, César et Matta à des happenings alors très en vogue dans le milieu artistique parisien.

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Mais c’est surtout son voyage à New-York en 1963-1964 qui va définitivement cristalliser son style et sa méthode de travail. Là, subjugué par l’opulence de l’« american way of life » et le flot ininterrompu des images de masse, des journaux et des publicités, Erró détourne les symboles de la société de consommation qu’il réutilise dans ses nouvelles compositions, surnommées scapes ou « tableaux fondamentaux ». « Le déclencheur [de mon œuvre] a été cette société de consommation débordante, sous toutes ses formes. Le monde était en train de s’accélérer. Nous vivions tous à 100 à l’heure. » Les scapes désignent ainsi des tableaux monothématiques de grand format (généralement 3 x 2 mètres) débordant d’objets, de figures, de détails. Le premier de ce genre, Foodscape, illustre à partir d’emballages d’aliments et de produits de consommation, la boulimie de notre société et les vertiges de l’abondance.

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En réalité, « le style Erró » se définit en trois étapes pour donner forme à ces scapes monumentaux. Tout d’abord, accumuler des visuels et les découper en fragments aux ciseaux. Les classer par thème dans des tiroirs, puis composer à partir de cette banque d’images un collage, qui apparaît comme un puzzle où se juxtaposent d’innombrables éléments. Ce collage est enfin rétro-projeté et reproduit au pinceau par l’artiste sur la toile. La pratique d’Erró se révèle finalement comme un art savant du « copier-coller » ou de la citation, alors que l’artiste sillonne Londres, Rome, Berlin, Moscou, Cuba, Tokyo ou Hong Kong, à la recherche de documents visuels capables de nourrir son œuvre. Ces images de nature diverse, provenant d’horizons différents, sont arrachées à leur contexte initial et entrent alors en collision. Leur juxtaposition inattendue crée un nouvel ordre narratif critique, parfois grinçant, souvent complexe, que le spectateur se doit d’investir et d’interpréter avec ses propres clés de lecture.

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Dès lors, Erró décline systématiquement ce même protocole dans chacune de ses toiles. Ses préoccupations, suivant en cela les principes de la Figuration narrative, se rendent particulièrement sensibles aux situations politiques de crise, de tension et de guerre qui secouent le monde. Sa peinture s’intéresse alors aux soubresauts de l’Histoire, commente les actualités et caricature les puissants. Il égratigne aussi bien Hitler (Naissance d’Hitler) que Staline, Mao (Empire State Building), Pinochet, Pol Pot ou George Bush (God Bless Bagdad). Son regard acéré et ironique n’épargne pas non plus l’histoire de l’art, en particulier Jackson Pollock et l’expressionnisme abstrait, ou les spéculateurs du marché de l’art. Il adresse encore un clin d’œil humoristique à Duchamp et à son Nu descendant l’escalier ou au fameux Guernica de Picasso (Picasso Melting Pot). Son iconographie, puisant d’abord dans la photo, le cinéma, les journaux, les pubs ou les chefs-d’œuvre des grands maitres, se tourne davantage vers la BD et les planches des comics (Science Fiction Scape, Femmes Fatales) à partir des années 1990, preuve de son souci de se renouveler et de continuer à sonder l’air du temps. Les toiles surabondantes d’Erró semblent ainsi avoir annoncé la formidable accélération des images que connaissent nos sociétés contemporaines et anticipé la culture de l’écran et d’Internet.

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